Complexe Administratif U7, Division Habilitations

Kolna s'approcha de l'entrée. Un spectateur inattentif aurait pu penser qu'il n'y avait pas de porte — après tout, l'ouverture n'en laissait pas la trace —, mais Kolna n'avait rien d'un spectateur inattentif. C'était, après tout, son métier d'être attentif. Inspecteur des travaux finis, Kolna avait depuis longtemps appris à repérer les petites choses, les petits détails que tout le monde laisse pour compte. Aussi, il n'eut aucun mal à repérer les fines ouvertures dans les parois du bâtiment, dans lesquelles glissaient probablement les portes qui se fermaient la nuit.

Comme toujours, avec les bâtiments officiels de l'Empire, Kolna n'avait rien à redire. Tout était impeccablement soigné, brossé, lustré, rien ne laissait entendre que quiconque ait déjà pu emprunter le sol sur lequel il marchait. Cependant, l'inspecteur avait toujours connu ce bâtiment. Et son père avant lui, et son grand-père, et encore tant de générations qui n'avaient jamais foulé le sol du complexe administratif U7 et qui, pourtant, étaient nés bien après sa construction.

C'était la première fois qu'il devait se rendre dans la division habilitations. Il n'avait, jusqu'alors, occupé que des chantiers civils de petite envergure — des maisons ou des petits bureaux — et c'était à la suite de sa promotion récente qu'il avait été informé de la nécessité de l'obtention d'une habilitation C9 pour l'étude d'un bâtiment de plus de cinq étages. Il avait donc, comme à son habitude lorsqu'il devait se rendre dans un nouvel endroit, cherché les données de recensement du complexe administratif U7. Kolna avait toujours eu cette curiosité de l'histoire qui habite chaque lieu. Il ressentait une envie, presque un besoin, de connaître la date de construction d'un bâtiment, les noms de ses concepteurs ou encore la forme de ses plans initiaux. Pourtant, l'avis de recensement du complexe n'avait contenu aucune de ces informations. Seuls apparaissaient la mention classifiée, et la forme très vague d'une date : « Administration Keller 5 ». Pour un homme dans la vingtaine, l'idée de marcher dans un bâtiment âgé de plusieurs millions d'années avait été vertigineuse, mais alors qu'il se trouvait désormais dans son entrée, c'était la conservation de l'édifice qui époustouflait l'inspecteur.

Kolna secoua la tête. Il n'était pas temps de rêvasser, son rendez-vous avec la division habilitation allait avoir lieu dans moins d'une demi-heure. D'un pas déterminé, l'homme s'élança dans la grande ouverture.


Il faudra, à défaut d'en avoir une image, garder en tête pendant la description de ces lieux qu'il en dégageait une nette chaleurosité, et qu'en dépit des impressions, on pouvait se sentir au sein de ce complexe administratif tout à fait à sa place. D'ailleurs, lorsque Kolna décrit son aventure, il commence toujours par cet avertissement. Il faudrait, dit-il souvent, s'y trouver pour me croire, mais je vous l'assure : ces locaux n'ont rien de désagréable.

Le hall était grand. Et encore, il s'agissait là d'un euphémisme. La hauteur de la salle n'avait rien à envier à sa profondeur, et il ne résidait qu'en la largeur un semblant de décence. La forme de la salle n'avait, quant à elle, rien de traditionnel. Le sol était plat, et de chaque côté partaient deux murs droits. Mais tandis que celui à la droite de l'inspecteur ne changeait pas de direction, celui à sa gauche s'inclinait brutalement à quelques mètres de hauteur, de telle sorte qu'il venait se joindre au mur droit sans laisser de place à un quelconque plafond. Les murs comme le sol étaient faits de la même matière : du béton. Au milieu de l'océan de grisaille qu'était cette pièce ne restait qu'un unique point de couleur : un petit îlot, au centre de la pièce, qui formait l'équivalent d'un pot de fleur pour un arbre sans prétentions, qui s'abreuvait de la lumière qui filtrait par les grandes ouvertures entrecoupant la partie inclinée du mur gauche. Les parois de l'îlot, hautes d'un mètre et demi, s'élargissaient en arrondi à sa base pour venir former un banc. Sur le mur de droite, la lumière lourde du soleil venait se déposer en de longues estafilades dorées, et complétaient ce tableau qui manquait cruellement de contenu.

Kolna marqua une petite pause avant de reprendre sa marche. Lorsqu'il arriva au centre de la pièce, et qu'il put enfin voir derrière l'arbre, il avisa un petit comptoir, au fond de la pièce, derrière lequel semblait afféré un secrétaire. L'inspecteur s'approcha, et après un raclement de gorge, commença :

« Bonjour, je m'appelle K- - Kolna Jazguera, oui, nous vous attendions, le coupa le secrétaire sans lever son regard. Je vous laisse attendre, quelqu'un viendra bientôt vous chercher. »

Kolna allait reprendre la parole, mais l'inintérêt complet du secrétaire l'en découragea. Puisqu'il n'avait visiblement d'autre choix, l'inspecteur se rendit au pied de l'arbre pour s'asseoir sur le banc, tout en faisant face au comptoir. Il n'y avait, remarqua l'homme, aucune porte, aucune ouverture, si ce n'était celle par laquelle il était entré et les fenêtres dans le mur.

Il n'y avait rien, si ce n'était la douce chaleur du soleil, pour distraire l'inspecteur de son attente. L'attention de Kolna se détourna vite de la décoration stérile de la pièce — si l'on osait la qualifier de décoration — pour se reporter sur le secrétaire. La tête baissée, à peine visible depuis le banc, il continuait sa tâche mystérieuse.

Lorsqu'il voulut consulter son téléphone pour voir s'il n'avait pas reçu de messages, Kolna fut accueilli par une écriture en blanc sur fond noir. « Vous ne disposez pas de l'habilitation nécessaire pour utiliser des appareils personnels au sein du CA-U7. »

Très vite, Kolna se laissa emporter par ses pensées. Quelques minutes passèrent, puis quelques-unes de plus, et d'autres encore, tant et si bien que l'homme n'eut bientôt plus la moindre idée de l'heure qu'il était. Enfin, après ce qui parut être une heure, l'inspecteur se releva, avec la ferme intention d'extorquer des informations au secrétaire, qui n'avait cessé d'écrire.

Mais, alors qu'il faisait son premier pas, Kolna fut interrompu par une voix dans son dos.

« Monsieur Kolna Jazguera ? »

Le concerné se retourna, pour trouver devant lui une femme sans âge, habillée en tailleur.

« Veuillez me suivre, je vous prie. Le référent à l'assignation des habilitations d'inspection civile va vous recevoir. »

Sans attendre de réponse, elle s'engagea vers une ouverture fraîchement apparue dans le mur. Cette fois, Kolna ne sut déceler le mécanisme derrière cette apparition.


La première chose qui frappa Kolna, ce fut la luminosité. Le couloir était éclairé, sans qu'aucune source de lumière ne soit identifiable, et sans que la moindre ombre ne s'accroche à l'œil. On eut dit que la lumière venait de partout en même temps. Pour autant, le couloir n'avait rien d'éclatant — il y régnait même une forme d'obscurité. Sur les murs de béton, une très fine nappe d'eau allait se déverser dans deux rigoles qui encadraient le chemin sur lequel ils marchaient.

Au bout du couloir, il y avait une pièce carrée, au plafond si haut qu'on aurait dit que les architectes avaient oublié d'en donner les dimensions. Au sol, le chemin se séparait en quatre, et rien ne semblait différencier chaque direction… si ce n'était les angles de la pièce.

Dans le premier angle que Kolna put voir se dressait une grande statue de marbre. Deux corps aux visages androgynes, les mains enlacées d'un côté, brandissaient une balance dorée de l'autre, le regard braqué vers le ciel et le buste tourné vers l'intérieur de la pièce. En face de la statue, dans l'angle adjacent, un unique coquelicot se dressait seul, au milieu d'un petit carré d'herbe d'un vert juteux. L'angle suivant était, du sol au plafond, rempli d'eau. Dans l'eau d'un bleu cobalt, des méduses aux reflets rose et violet flottaient tranquillement. Enfin, dans le dernier angle, une carte reposait, seule, sur un petit présentoir transparent.

Sans même jeter un coup d'œil à l'art qui l'entourait, ni à son visiteur ébahi, la guide s'engagea dans le couloir de droite. Là, Kolna put voir des murs finement taillés en des motifs complexes. Par-dessus ces traits fins, une fine couche d'eau continuait de couler, avant de retomber avec un petit glouglou dans les rigoles. Il n'y avait, malgré toute cette eau, pas la moindre trace de moisissure, d'algue, de décoloration, ou de quoique ce soit qui ne viendrait troubler ce tableau.

Au bout d'une petite minute de marche, la guide s'arrêta. Dans le mur, à sa gauche, il y avait une porte. L'eau s'écoulait autour, sans obstruer l'entrée. Sur un signe de la femme, Kolna s'engagea dans cette nouvelle pièce. Là, derrière un bureau en béton qui semblait sortir du sol, un homme grisonnant l'attendait en lissant sa barbichette.

« Monsieur Jazguera. Vous êtes en retard. »